Catherine Missonnier découvre Madagascar lorsqu’elle a onze ans et y passe son adolescence. Cet éloignement de son pays natal lui permet de découvrir l’Afrique, ses paysages et sa culture. Son retour à Paris marque l’obtention de son baccalauréat de philosophie, elle poursuit ses études, obtient un diplôme d’économie à Science Po. Par la suite, elle travaille dans l’urbanisme et l’aménagement du territoire. En somme, un bagage professionnel pour transformer les cités de banlieue en lieux agréables à vivre.

Cette lutte ardue dans la politique de la ville et le pragmatisme de cet univers la conduit pourtant à inventer et raconter des histoires pour ses enfants.

Rappelons que Catherine Missonnier est née en 1941 et sous la crainte des bombardements, il est possible alors d’imaginer qu’elle a eu peut-être l’intention d’exorciser ses peurs d’enfants en ayant le besoin d’écrire des histoires pour enfants à fin heureuse.

C’est seulement à partir de 1988, qu’elle s’autorise une rupture professionnelle pour pouvoir publier ses récits.

Depuis elle a publié une trentaine de livres pour jeunesse : romans policiers, d’aventure ou de science-fiction et récemment le récit qu’elle méditait depuis longtemps sur les racines de sa culture familiale, Une lignée de femmes.

En 1993 elle obtient le prix des Incorruptibles pour Extraterrestre appelle CM1 et en 1997 le prix Bernard Versele pour Pièges et Sortilèges.

Catherine Missonnier a été interne au lycée Jules Ferry de Tananarive durant la période de 1952 à 1956 puis de 1958 à 1959, ce qui a certainement été le terreau d’inspiration pour le roman « le goût de la mangue »

Amour-adolescent-Madagascar-colonies-indépendance

L’épisode amoureux naissant entre une européenne et un Malgache se déroule en 1956, dans un coin de paradis, à l’ombre des bougainvillées, au bord du lac Anosy ou dans les Hautes Terres…

Nous sommes à Madagascar en 1956 avec Anna, qui supporte assez mal la jeunesse privilégiée de l’île. Elle n’apprécie pas vraiment ces camarades masculins, goguenards et aux attitudes maladroites et graveleuses. L’histoire et la culture malgache lui sont étrangères et provoquent une certaine curiosité. La quatrième de couverture des Editions Thierry Magnier nous met sur la piste : …  « Jusqu’au jour où elle rencontre Léon, un étudiant malgache, qui très vite l’attire. Les tensions indépendantistes, en cette fin de domination coloniale, vont alors brusquement faire irruption dans le quotidien de l’adolescente. »

Aussi me suis-je interrogée sur le titre et la notion de goût.

S’agit-il pour le personnage d’une appétence pour ce qui est étranger, pour ce qui est exotique, ou bien est-ce cet exotisme qui se veut séducteur grâce au mystère qu’il incarne ? Ou bien est ce la référence à la saveur, aux sensations que procure cet exotisme ?

Toutes ces notions liées à l’adolescence feraient passer l’amourette des protagonistes pour une toquade, un caprice…

Cependant, cela a le gout de l’interdit, de l’exotisme, mais comme une madeleine de Proust, l’écrivaine a idéalisé ou adouci les contours contextuels de la situation politique et sociale à Madagascar pour que son roman puisse être lu par des adolescents et qu’ils puissent ressentir et reconnaitre l’émotion des amours naissantes. Ces sentiments sont d’ailleurs corroborés et suscitent une curiosité littéraire pour le lecteur qui voudrait aller plus loin :

On y retrouve d’ailleurs des références littéraires à Henry Miller avec « Tropique du Cancer » ou André Gide avec « Nourritures célestes »  afin d’émoustiller les pubères. Cela a tout de même eu le mérite pour moi de ne pas en rester là et d’avoir un regard adulte sur ce passé malgache et d’essayer de creuser l’aspect culturel et traditionnel.

En effet, au sein de ces couples sont questionnés les rapports de sexe, de « race » et de classe.

C’est par l’entremise de Fanja, la sœur de Léon, qu’Anna va tomber amoureuse de ce dernier

En effet, la fréquentation du lycée français a fait remonter des souvenirs à Catherine Missonnier.

« À Madagascar, pour que la rencontre soit possible, il faut des lieux autorisant une relative mixité entre Européens et Malgaches, et éventuellement entre les sexes. Le lycée français en est un exemple privilégié. En 1914, l’accès aux écoles françaises est permis aux enfants de Malgaches devenus citoyens ainsi qu’aux enfants de notables sur dossier. Si à Tananarive, il y a un lycée de filles et un de garçons, les deux établissements sont presque voisins : la sortie des cours peut alors devenir occasion de rencontrer. Dans Le Goût de la Mangue, roman dont l’intrigue se déroule en 1956, Anna, l’héroïne, fréquente le lycée de filles de la capitale. Elle y devient amie d’une condisciple malgache ; c’est par son entremise qu’elle rencontre son frère dont elle tombe amoureuse »[1]

Ainsi l’intime se confronte à l’ordre colonial et même plus profondément, nous pouvons nous questionner sur les multiples censures dans ce texte, la censure de la lecture, de l’amour, du couple « racisé ». Et nous n’avons pas de mal à imaginer, nous aussi, que « le processus est plus insidieux et plus complexe » comme le souligne le personnage de Léon (p.130), face à « toute la cruauté et la duplicité malgache » que ressent Anna (p.123).

Pour aller plus loin

Sur certains aspects culturels

Sandron, F. (2011). Transmission intergénérationnelle des normes et des valeurs : le famadihana dans les Hautes Terres malgaches. Recherches familiales, 8, 31-47. https://doi.org/10.3917/rf.008.0031

Violaine Tisseau, « Quand l’intime défie l’ordre colonial – Les couples de Malgaches et d’Européennes en Imerina (Hautes Terres centrales de Madagascar) de 1896 à 1960. »Genre & Histoire [En ligne], 7 | Automne 2010, URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/1063

Sur les origines des familles et du métissage

Tisseau, V. (2018). Au creux de l’intime. Familles et sociabilités de l’entre-deux à Madagascar pendant la période coloniale (1896-1960). Annales de démographie historique, 135, 113-140. https://doi.org/10.3917/adh.135.0113

Sur l’enfance Malgache

Christian Dumoux

Né à Madagascar, au milieu du siècle dernier, il y a passé toute son enfance. Il y a ensuite vécu 25 ans au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Cameroun et au Tchad. Il travaille actuellement à Paris dans l’économie sociale.

https://www.editions-harmattan.fr/livre-une_enfance_malgache_christian_dumoux-9782747578769-18855.html

C’est Violaine Tisseau qui nous en parle le mieux ici dans un podcast de 12 minutes :

https://genrecol.hypotheses.org/category/jeudi-19-janvier-2012/education-et-scolarisation

Sur les mêmes problématiques de couples dans d’autres espaces coloniaux :

Christiane Fournier, « Homme jaune et femme blanche », Paris, L’Harmattan, 2008 (1933)

 Mariama Bâ, « Un chant écarlate », Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1981.

Quant à moi, je vais me tourner vers

« Hymne fiévreux au métissage et à la paix, ce roman aux frontières de l’autobiographie, où s’enchevêtrent les histoires individuelle et collective, est une déclaration d’amour à Madagascar, à la littérature et à la vie.

Grande voix de la littérature de l’Océan indien, Raharimanana est un poète, dramaturge et romancier malgache. Traduites dans de nombreuses langues, ses oeuvres ont été maintes fois primées. «Revenir» est son troisième roman. »


[1] Violaine Tisseau, « Quand l’intime défie l’ordre colonial – Les couples de Malgaches et d’Européennes en Imerina (Hautes Terres centrales de Madagascar) de 1896 à 1960. », Genre & Histoire [En ligne], 7 | Automne 2010, mis en ligne le 13 janvier 2011, consulté le 27 mai 2023. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/1063 ; DOI : https://doi.org/10.4000/genrehistoire.1063

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